Eglise et postmodernisme
Faut-il s’adapter ?

par Henri Bacher


Les églises évangéliques classiques, issues des réveils de la fin du 19ème siècle, sont-elles encore capables d’adaptation dans notre monde actuel? Pendant très longtemps, j’estimais que c’était tout à fait possible, mais aujourd’hui, je suis devenu vraiment pessimiste quant à leur possibilité d’évolution.

Mots et phrases-clés pour donner un aperçu

Postmodenité, églises émergentes, adaptation culturelle, église en réseau, pasteur d'un réseau.

Pourtant, on ne change pas de culture comme de chemise! L’apôtre Pierre, lui, n’a jamais « percé » dans le monde romain, comme Paul. Ce dernier avait reçu une éducation multiculturelle, hébraïque et romaine et pouvait de ce fait, s’investir sans trop de difficulté dans le monde romain. Aujourd’hui, beaucoup de pasteurs sont des « Pierre », très spirituels, très engagés, mais pour rejoindre le nouveau monde, il leur faut une révélation spéciale, du même type que celle que Pierre a reçue dans la maison de Corneille.

Or, il faut être réaliste, les églises qui progressent, sont liées de près ou de loin à ces mouvements que je qualifie de « chauds ». Il est donc impératif que nous mettions aux commandes de nos églises des « Paul » qui soient multicuturels, transculturels, des gens qui ont pied, à la fois, dans les mass-média électroniques, dans le monde de l’émotion et dans la culture du livre.

Vivre en harmonie avec sa culture est un facteur de bonheur, de joie, de satisfaction, or si nous voulons continuellement changer de « culture ecclésiastique » à l’intérieur de nos communautés, on fait fausse route et on pousse un certain nombre de personnes dans l’instabilité, dans la frustration.

Si on a des difficultés d’adaptation, il faut aussi en tirer les conséquences: l’église ne va pas grandir. De ce fait, je pense que certains mouvements d’églises, de par leur rejet de la spiritualité émotionnelle ou leur incapacité de l’intégrer, vont simplement s’éteindre d’eux-mêmes. Il faut accepter cette perspective, sans se culpabiliser.

Longtemps, j’étais opposé aux jeunes qui lançaient leur propre église, maintenant je les encourage. C’est le seul moyen de développer une nouvelle dynamique correspondant aux attentes de nos concitoyens.

L’église-mère et la « filiale postmoderne » travailleront en réseau. Vous serez le pasteur du réseau, mais pas son patron, même si dans votre configuration d’église, l’ecclésiastique est considéré comme un leader incontesté! Dans un premier temps, les anciens, les finances, l’école du dimanche, le groupe de jeunes pourraient être communs au réseau.

 

 

 

 



 

  Adaptation culturelle, clé de l’expansion de l’église

De plus en plus, les responsables de communautés chrétiennes se rendent compte du fossé qui les sépare de la culture ou plutôt des cultures de notre génération.

En occident, comme l’église était bien ancrée dans la culture du livre, de l’école, de l’université et faisait même corps avec elle, elle ne s’est jamais posé la question de l’adaptation. Pourtant, elle est un des moteurs de la progression de l’évangile! On a encouragé les missionnaires outre-mer à « se faire tout à tous », mais on n’imagine pas qu’on puisse donner la même consigne aux pasteurs européens. Que se serait-il passé, si l’apôtre Paul avait continué à vouloir diffuser la foi chrétienne dans la langue hébraïque, au lieu d’utiliser le grec? Pas grand chose! Il s’est donc soumis, avant tout, à un critère culturel important pour évangéliser les cités d’Asie mineure.

Pourtant, on ne change pas de culture comme de chemise! L’apôtre Pierre, lui, n’a jamais « percé » dans le monde romain, comme Paul. Ce dernier avait reçu une éducation multiculturelle, hébraïque et romaine et pouvait de ce fait, s’investir sans trop de difficulté dans le monde romain. Aujourd’hui, beaucoup de pasteurs sont des « Pierre », très spirituels, très engagés, mais pour rejoindre le nouveau monde, il leur faut une révélation spéciale, du même type que celle que Pierre a reçue dans la maison de Corneille. Personnellement, je pense que les différents mouvements spirituels de la fin du 20ème siècle, comme celui lié au mouvement charismatique, à « Toronto » ou à « Pensacola », sont également des mises à niveau culturel. Des sortes de chocs donnés par l’Esprit Saint pour ouvrir les yeux et préparer les gens à d’autres réalités (culturelles) qu’ils ne connaissaient pas. Certains pasteurs, après une expérience de type Toronto, vous diront qu’ils ont été libérés de leurs raideurs, de leur froideur émotionnelle. Pourquoi, le St Esprit n’agirait-il que sur le spirituel, laissant à la télé ou à la radio le soin de nous éduquer à devenir compatible avec la culture des gens que nous voulons atteindre?

 Or, il faut être réaliste, les églises qui progressent, sont liées de près ou de loin à ces mouvements que je qualifie de « chauds ». Il est donc impératif que nous mettions aux commandes de nos églises des « Paul » qui soient multicuturels, transculturels, des gens qui ont pied, à la fois, dans les mass-média électroniques, dans le monde de l’émotion et dans la culture du livre.

 L’adaptation culturelle a des limites

Nous ne pouvons pas vivre sans culture. Elle transporte des valeurs, véhicule des modes de compréhension que même l’évangile doit utiliser pour atteindre les gens. C’est comme un filet de provisions. S’il se rompt, toutes les denrées (les valeurs, les systèmes de compréhension et de communication, etc.) qu’il transporte se répandent par terre et se disloquent. Le mal des banlieues françaises, ce n’est pas seulement une histoire de chômage; ce sont aussi des « filets » qui se sont rompus et que des imams essayent de rafistoler. Pour certaines personnes qui changent de culture en quelques heures, grâce aux transports aériens, on parle même de « choc culturel »! On ne joue donc pas à la légère avec l’adaptation culturelle

Vivre en harmonie avec sa culture est un facteur de bonheur, de joie, de satisfaction, or si nous voulons continuellement changer de « culture ecclésiastique » à l’intérieur de nos communautés, on fait fausse route et on pousse un certain nombre de personnes dans l’instabilité, dans la frustration. Il faut accepter que certains aient plus de facilités que d’autres à s’adapter. Arrêtons donc de fustiger des croyants qui ont horreur de lever les bras au ciel pour chanter, qui détestent des prédications avec des images, qui fuient les réunions trop émotionnelles en les accusant d’être peu disponibles pour l’action du St Esprit. Notre spiritualité se mesure sur le terrain de tous les jours, pas dans les aspects culturels du culte. Autrement dit, le Christ veut voir ce qu’il y a dans notre filet et non sa forme, sa couleur ou sa texture. Si le filet est gris comme un costume de protestant, qu’importe, si à l’intérieur il regorge de nourriture succulente! Se pose, alors, la question : « Mais comment va-t-on rejoindre tous ceux qui ont une autre culture? ». Nos enfants, par exemple, qui préfèrent les images aux discours, qui s’instruisent en jouant, qui surfent, qui grappillent, qui vivent plus avec l’émotion qu’avec leur raisonnement et qui eux détestent la culture des parents et celle des grands-parents!

 Alors, que faire ?

Si on a des difficultés d’adaptation, il faut aussi en tirer les conséquences: l’église ne va pas grandir. De ce fait, je pense que certains mouvements d’églises, de par leur rejet de la spiritualité émotionnelle ou leur incapacité de l’intégrer, vont simplement s’éteindre d’eux-mêmes. Il faut accepter cette perspective, sans se culpabiliser. La difficulté d’adaptation n’est pas un péché! Longtemps, j’étais opposé aux jeunes qui lançaient leur propre église, maintenant je les encourage. C’est le seul moyen de développer une nouvelle dynamique correspondant aux attentes de nos concitoyens. Faut-il pour autant, qu’un pasteur, qui se trouve à la tête d’une église « froide », qui a des difficultés d’adaptation, fasse une croix sur toute croissance de sa communauté? Dans une certaine mesure, je dirais oui! Elle croîtra peut-être avec des croyants qui ont du mal à s’adapter dans des églises qui ont viré au postmodernisme culturel, mais ce ne sera qu’un effet de vase communicant. Ce que les anciennes communautés devront développer, c’est de la compassion pour les nouveaux, en se disant que la jeune génération ira dans des espaces culturels où eux ne pourront jamais aller.

Le même problème s’est posé entre les premiers chrétiens issus de la synagogue et ceux qui venaient du paganisme. Paul n’a pas renforcé le christianisme proche du judaïsme, mais il a davantage investit dans le nouveau monde. Il est bien clair que les divergences entre ces deux types de communauté n’étaient pas uniquement d’ordre culturel, mais il n’empêche que la culture y jouait également son rôle.

Par contre, je ne désespère pas qu’un pasteur de « vieilles outres » ne puisse accompagner les jeunes, mais il faut qu’il accepte de ne pas les ramener dans le giron (culturel) de sa communauté existante.

Conseils pratiques

- Prenez les devants. N’attendez pas que le malaise culturel, souvent déguisé en conflit théologique, se pointe pour prendre des mesures adéquates.
- Ouvrez un espace de culte et d’activités distincts, dont vous ne serez pas forcément l’homme-orchestre. Donnez la responsabilité à une personne ou un groupe « douée » en postmodernité.
- En pratique, ces personnes pourraient avoir un culte le dimanche soir, avec un style totalement différent de l’ancienne communauté.
- L’église-mère et la « filiale postmoderne » travailleront en réseau. Vous serez le pasteur du réseau, mais pas son patron, même si dans votre configuration d’église, l’ecclésiastique est considéré comme un leader incontesté! Dans un premier temps, les anciens, les finances, l’école du dimanche, le groupe de jeunes pourraient être communs au réseau.
- Laissez beaucoup de place à l’expérimentation, aux erreurs, aux échecs. Sans échecs pas de développements importants!
- Faites bien le tri entre ce qui est culturel et ce qui est théologique. Définissez ensemble ce qui n’est pas négociable (certaines options théologiques fondamentales, comme par exemple, Jésus-Christ mort et ressuscité), ce qui est négociable (la pratique, par exemple, des dons spirituels) et ce qui est du domaine de la liberté (habillement, langage, disposition de la salle de culte, etc.).
- Mettez en place une instance interne de recours pour les litiges.
- Préparez l’ancienne communauté à ne pas s’attendre à être clonée, mais à donner naissance à un organisme totalement différent de l’ancien.
- Ménagez des rencontres de réseau basées sur des repas, avec une activité cultuelle qui se résume à l’essentiel.
- Laissez jouer naturellement les transferts d’un groupe à l’autre, mais pour les responsables faites un choix en accord avec les intéressés.
- Ce que je propose n’est pas un essaimage, qui justement reproduit un modèle ancien, dans un nouvel espace géographique. Il s’agit plutôt d’une nouvelle sorte de graine, que vous allez semer. Vous donnerez à cette « graine » le terreau nécessaire (un espace de vie et d’action), un tuteur (le rôle du pasteur), de l’engrais (des finances, des encouragements). Une couverture de prières pour la garder des prédateurs et vous éviterez de la tailler pour la rendre conforme au manuel de production de votre fédération d’églises.

 Les erreurs à ne pas commettre

- Croire que la culture postmoderne est plus décadente que celle du livre. Deux guerres mondiales et 6 millions de juifs tués ont bien été perpétrés par les tenants de la culture du livre où la télévision était quasi inexistante.
- Croire que la culture postmoderne ne touche que des jeunes entre 15 et 25 ans et que lorsque ces jeunes se marient et fondent une famille, ils vont revenir au bercail. Les postmodernes se retrouvent dans toutes les tranches d’âge.
- Croire qu’un pot-pourri de pratiques mélangeant en alternance émotion et froideur intellectuelle puisse répondre à l’insatisfaction des uns et des autres. Une culture, par définition, est homogène, compacte et non pas hétérogène.
- Un groupe quel qu’il soit, ne peut pas vivre paisiblement, avec plusieurs types de cultures à la fois, à moins d’avoir côtoyé, dès son plus jeune âge différentes réalités culturelles. Par exemple, les personnes ayant grandi à côté d’une frontière linguistique, comme entre certains cantons en Suisse, pratiquent souvent avec bonheur deux langues, sans un brin d’accent, mais ce n’est pas la norme.
- Penser que l’unité dans la communauté passe par une uniformisation culturelle ou par le fait que chacun lâche du lest et met de l’eau dans son vin culturel! Ce sera toujours la culture dominante du groupe qui va imposer son rythme. Il faudra repenser l’unité en fonction des différences et non des ressemblances. C’est une notion qui va à l’encontre de notre filet culturel hérité de la civilisation du livre qui, elle, est exclusive.

 
 
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