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![]() Photo Henri Bacher Le théologien devra s'intéresser impérieusement aux "tuyaux" de communication modernes
Phrases-clé Ceux qui façonnent maintenant nos « cosmovisions » chrétiennes, notre éthique, nos concepts théologiques, sont principalement des artistes de la scène, des peintres, des graphistes, des dessinateurs, des chanteurs, etc. Ces créateurs ont rarement usé leur fond de calotte crânienne sur les bancs de la faculté de théologie. On a souvent épilogué sur la confrontation entre civilisation du livre et civilisation des mass-media, mais en a-t-on tiré les conclusions qui s'imposaient ? Le système de formation universitaire de nos pasteurs fait des efforts pour s'adapter, mais il ne s'agit plus simplement d'ajouter une image par ci et une séquence vidéo par là. C'est de changement de mentalité dont nous avons besoin! La graphosphère laisse la place à la vidéosphère et ce sont deux mondes différents pour ne pas dire antagonistes qui s'affrontent. Ils ont leur propre manière de structurer l'information, de réfléchir, de parler et de se dire. Le logicien, l'analyste, l'amoureux du détail, de la rigueur et de la précision, celui qui use plus volontiers du langage conceptuel est détrôné par le sensible, l'intuitif qui acquiert la connaissance par participation et par immersion. Ce dernier pratique avec bonheur le langage symbolique. Je ne qualifierais pas ces quatre derniers siècles de civilisation du livre, mais plutôt de civilisation de la multicopie. Une époque charnière est toujours très riche en enseignement et le plus important est de découvrir que la démarche théologique, telle qu'elle se pratique actuellement, possède ses limites et ne peut répondre à la totalité des aspirations humaines... ou des intentions divines! Peu de théologiens se sont penchés sur ce problème7. Mais plus loin, nos chercheurs devraient nous donner des réponses sur le problème de l'éphémère. Rien ne dure, tout se renouvelle très rapidement... y compris les pratiques ecclésiales! Dans une société du «prêt-à-jeter » quelle est la relation à la Bible, le Livre du «prêt-à-garder»? On pourrait y ajouter toute la problématique du «nomadisme moderne», du zapping sous toutes ses formes, etc.
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Face à cette situation je ressens un certain repli (tout se joue au niveau
des émotions, je le conçois!), de la galaxie théologique. On se recentre sur ses options, mais se
pose-t-on la question de savoir qui lit ces traités théologiques? En tout cas
pas les artistes! Et alors qui va leur enseigner la "bonne" théologie? Dans le Répertoire des Artistes Chrétiens (RAC)3 qui comptabilise plus
de 700 contacts, la formation théologique brille par son absence, même si
certains théologiens (combien?) sont impliqués dans des troupes de théâtre ou
autres manifestations artistiques. D'ailleurs, quel est l'Institut Biblique
qui offre des cours spécialisés pour les artistes4? Ce sont 700 personnes ou
groupes (rien que dans les pays francophones européens) qui doivent se
débrouiller comme ils peuvent! Je suggère que l'on aie moins de
condescendance pour des organismes comme Jeunesse en Mission, Jeunesse pour
Christ ou d' autres qui essayent d'aller plus loin, même s'ils ne sont pas
au courant de l'avant-dernière théorie historico-critique!
Le centre culturel de notre monde actuel (surtout occidental) se déplace de l'école et de l'université vers les mass-media électroniques: le système scolaire est marginalisé! Ce qui fait également que les artistes sont intégrés au noyau actif de la culture, tandis que les théologiens universitaires se retrouvent sur la périphérie... avec des réflexes d'anciens possédants. La graphosphère laisse la place à la vidéosphère et ce sont deux mondes différents pour ne pas dire antagonistes qui s'affrontent. Ils ont leur propre manière de structurer l'information, de réfléchir, de parler et de se dire. Le logicien, l'analyste, l'amoureux du détail, de la rigueur et de la précision, celui qui use plus volontiers du langage conceptuel est détrôné par le sensible, l'intuitif qui acquiert la connaissance par participation et par immersion. Ce dernier pratique avec bonheur le langage symbolique. Pour l'instant, il y a toujours encore assez de ponts pour passer d'un langage à l'autre, puisqu'une majorité de personnes est encore influencée par le système scolaire, mais déjà la tendance s'inverse au profit des mass-media. Nous sommes définitivement en route vers cette; "culture-mosaïque" annoncée par Marshal Mc Luhan et Abraham Moles. Or, sans l'ombre d'un doute nous sommes des écoliers! Le protestantisme est né dans la sphère de l'école et de l'université. Les humanistes, maîtres à penser de nos réformateurs, proclamaient que tout pouvait s'enseigner (à la manière scolaire), y compris la piété. D'ailleurs, tout le vocabulaire interne de nos églises tourne autour de l'école: école du dimanche, étude biblique, explication de textes, lecteur de la Bible, etc. Aujourd'hui, pour employer la terminologie du nouveau centre culturel, on ferait un show biblique, un club biblique (tiens, cela existe déjà!), un café-concert, un talk-show, une comédie musicale au lieu d'une conférence. Le monde de l'église tourne autour du maître d'école et on ne peut guère concevoir une approche théologique réputée sérieuse en dehors du système universitaire actuel. La théologie ne peut-elle s'épanouir que dans l'enceinte d'un système et d' un outil culturel donné? Ce qui me fait aussi dire que le déclin du protestantisme historique, ainsi que de certains courants évangéliques proches de cette mentalité, est avant tout le résultat d'un problème culturel et non d'une carence de l'action du Saint-Esprit. Je suis pessimiste quant à la faculté de réaction du milieu réformé universitaire (y compris des évangéliques), non pas qu'il y manquerait la bonne volonté, mais on ne déprogramme pas aisément quatre siècles de théologie réformée ou néo-réformée, élaborée à l'abri du monde des images, des émotions et du sensible.
Communément, on estime que c'est la pensée ou la réflexion qui ont créé nos doctrines, notre éthique, nos styles de vie. C'est, en partie vrai, mais la réflexion est mise sur orbite par un module culturel qui déterminera sa trajectoire future. C'est pourquoi, je penche pour une explication beaucoup plus prosaïque: la pratique, d'une façon intense, répétée et exclusive de l'écrit et de la lecture a profondément moulé l'esprit occidental. Toute théorie s'ajustera donc à ce moule et sera même, d'une certaine façon, son extension. Même un théologien est prisonnier de son outil et il ne pourra guère aller au-delà des possibilités de celui-ci. Chaque invention technologique a introduit un facteur de risque et de déséquilibre. Nous l'avons sous-estimé avec l'imprimerie. La possibilité de multicopier a permis d'amplifier, non pas tous les aspects de la vie, mais seulement certains, au détriment d'autres. De plus, ce sont souvent les mêmes textes qui ont circulé et qui ont pu imposer un monopole de la pensée en devenant des 6est-sellers: le catéchisme de Luther par exemple; appris par coeur par des générations de croyants. Encore actuellement, l'hymnologie protestante puise une bonne partie de ses cantiques au temps de la Réforme ou au XVII ème siècle. Par l'imprimerie et surtout par la répétition, ces documents sont devenus des normes culturelles et se comportent comme références. Ne vous faites pas de souci, les mass-media, comme levier technologique, sont encore pires que l'imprimerie! Cela n'a pas empêché Dieu de se faire comprendre et de permettre que des gens lui obéissent et bouleversent leur entourage. Le vrai miracle de la communication appartient au Saint-Esprit qui agit même au travers ou en dépit des contingences culturelles. Mais ce n'est pas un prétexte valable pour continuer dans nos ornières respectives. Nous arrivons à un point de rupture. Les "mass-médiens" prennent le pouvoir culturel et ils imposeront leurs normes ou leur mode de pensée normatif... comme les tenants de l'imprimerie avant eux!
Les artistes doivent rencontrer impérativement les théologiens. Le problème, c'est que ni les uns ni les autres ne vivent et ne travaillent sur les mêmes lieux de diffusion du savoir. Les théologiens sont groupés à l'académie ou à l'institut (je pense surtout au théologien professionnel engagé à plein temps dans la recherche et l'enseignement), tandis que les artistes s'agencent en réseaux. Les premiers aiment participer à des conférences, de préférence dans des endroits valorisants comme la faculté, les autres communiquent sous les chapiteaux, dans des festivals ou lors de concerts. L'artiste monte sur scène et le théologien défend sa propre chaire. Il faudra donc créer des lieux ou plutôt des "moments" intermédiaires, des sortes d'interfaces pour aider les deux groupes à se respecter et à collaborer. Cela permettra que les théologiens "planchent" sur des sujets en relation avec les nouveaux besoins et que les artistes découvrent leur cadre théologique. Il faudra travailler sur la relation entre image et parole, écrit et audiovisuel. On ne peut guère revenir intégralement à l'oralité puisque l'image et le son électronique sont réellement des éléments nouveaux sous le soleil. Que devient la foi dans un univers virtuel ou tout se simule? On a investi, avec raison, un temps considérable à comprendre le tissu biblique dans son contexte historique, mais ce même tissu, confronté à une culture moderne qui change depuis des décennies, a été négligé. Peu de théologiens se sont penchés sur ce problème7. Mais plus loin, nos chercheurs devraient nous donner des réponses sur le problème de l'éphémère. Rien ne dure, tout se renouvelle très rapidement... y compris les pratiques ecclésiales! Dans une société du "prêt-à-jeter" quelle est la relation à la Bible, le Livre du "prêt-à-garder"? On pourrait y ajouter toute la problématique du "nomadisme moderne", du zapping sous toutes ses formes, etc. Je souhaite que dans un premier temps les théologiens descendent dans l'arène, non pas pour y subir le martyre, mais surtout pour se plonger dans la nouvelle ambiance artistique. Pourquoi ne pas ouvrir un stand de consultations théologiques, lors d'un prochain festival de musique? Evidemment, il faudra laisser votre tableau noir à la faculté, cela rappellerait trop l'école! Mettez en scène votre chaire! 2 Propos tenus lors d'une conférence internationale de la Ligue pour la Lecture de la Bible à Harare en 1985. 3 Rac 1992, AMAC, 8, Place Jean-Paul Sartre, 51170 Fismes. 4 Par cours spécialisés, je n'entends pas une formation théologique classique à laquelle s'ajouteraient des cours artistiques comme l'art dramatique, le chant, le dessin, etc. Il devrait s'agir de cours qui prennent en compte l'approche holistique des artistes, leur manière analogique de traiter la réalité. En fait il faudrait repenser le contenu de la théologie en fonction de la galaxie des sensibles... 5 Régis Debray, Vie et Mort de l'Image, Paris, Gallimard, 1992, 400 p. 6 Hans Belting, Bild und Kult, Eine Geschichte des Bildes vor dem Zeitalter der Kunst, München, Verlag C.H. Beck, 1990, 700 p. 7 Jérôme Cottin, Le Regard et
la Parole, Genève, Labor et Fides, 1994, 400
p. ; Jésus-Christ en écriture d'images, Genève, Labor et Fides, 1990, 150 p.
Bemard Rordorf, Tu ne te feras pas d'image, Paris, Le Cerf, 1992, 220 p. Ces
deux pasteurs ont fait un doctorat en théologie à la faculté de Genève sur un
thème en relation avec les images. |
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