Les évangéliques en quelques maux
par Bernard Bally, thérapeute




Les ressources que nous proposons, n'englobent pas la relation d'aide, néanmoins nous avons jugé utile de vous soumettre cet article de Bernard Bally, un thérapeute genevois avec une longue expérience dans ce domaine. Ce qu'il dit devrait interpeller les prédicateurs que nous sommes, puisque d'une certaine façon nous "formatons" les croyants de nos églises par nos interventions du haut de la chaire, mais aussi au travers de nos études bibliques et autres activités ecclésiales. Il faut accepter que toute activité humaine génère une certaine pollution. Nous avons surtout cantonné ce problème environnemental au domaine industriel, mais il faudrait l'étendre à tous les domaines régit par l'homme. Et si nos prédications généraient aussi une certaine pollution, qui à long terme causent des malformations irréversibles?

Mots et phrases-clés pour se donner une idée du contenu de l'article

Cette description concerne donc plus spécifiquement les évangéliques...

L’enjeu est de taille: la foi nous mène t-elle au repli hors du monde ou à un engagement libre et joyeux?

Je veux donc relever quelques caractéristiques des maux dont souffrent beaucoup des évangéliques que je côtoie, et qui les empêchent de vivre pleinement le potentiel que Dieu a mis en eux...

Certainement, je mettrai en premier le sentiment de culpabilité.

J’ai fréquemment rencontré une compréhension fausse du renoncement à soi pour suivre le Christ...

Une deuxième caractéristique importante est celle de la (fausse) humilité, qui tente de donner une valeur à la moindre valeur...

Beaucoup préfèrent la soumission ou les seconds rôles, dans une forme de codépendance, qui fait office de protection pour soi et pour les autres...

D’autres veulent combattre leur sentiment d’infériorité et s’y emploient à fond… par le perfectionnisme. Dieu ne veut-il pas que nous menions une vie sainte, qui vise à nous rapprocher de la perfection, d’une vie sans péché?

A l’inverse de l’infériorité, on peut trouver la toute-puissance. Le monde est à nous, Satan est vaincu...

Pour d’autres évangéliques, après avoir vécu dans des familles où la séparation hors du monde était la norme de fidélité à Dieu, ils ont versé dans l’adaptation au monde. Ayant souffert de l’isolement, ils ont cherché à être comme tout le monde...

Enfin, j’aimerais signaler ce qui me paraît le plus dramatique et qui représente un danger certain pour la transmission de la foi dans notre société occidentale, particulièrement chez les évangéliques. Je veux parler de la dichotomie entre la foi et la vie pratique,..

Le potentiel des évangéliques est tout entier dans la Parole du Dieu vrai qu’ils connaissent. Mais il faut en découvrir le sens vivant, libérateur et proche des hommes pour témoigner de la pertinence de l’Evangile dans ce monde!

 

 

 



 

  Vivre pleinement le potentiel de Dieu
Engagé depuis 15 ans dans la pratique de la relation d’aide professionnelle, je n’ai cessé de m’interroger sur ma foi et celle des personnes que je suis amené à rencontrer en entretien. Celles-ci ont des origines très diverses, couvrant toute la variété des familles ecclésiastiques, évangélique, réformée ou catholique. Au cours des années, j’ai eu la surprise grandissante d’être en dialogue avec des chrétiens très soucieux de savoir comment appliquer leur foi à leur vie concrète et à leurs problèmes. Se pourrait-il que derrière la façade d’une foi professante, de graves questions s’agitent, comme la lave d’un volcan prêt à entrer en éruption?

Cette description concerne donc plus spécifiquement les évangéliques. Leur orientation théologique – pentecôtiste, charismatique, ou fondamentaliste – peut influencer les réponses. L’enjeu est de taille: la foi nous mène t-elle au repli hors du monde ou à un engagement libre et joyeux? Ces lignes paraîtront sévères, et certains pourraient m’accuser de trahir la cause des évangéliques, ou de généraliser à outrance. Loin de moi cette intention! Soyons lucides afin que nos travers soient mis en juste proportion avec les glorieuses richesses que Dieu nous a acquises en Jésus-Christ. Je veux donc relever quelques caractéristiques des maux dont souffrent beaucoup des évangéliques que je côtoie, et qui les empêchent de vivre pleinement le potentiel que Dieu a mis en eux.

Quelques mots sur quelques maux
Certainement, je mettrai en premier le sentiment de culpabilité. On a parlé à juste titre de névrose chrétienne. Nous avons tendance à nous sentir inférieurs parce que nous nous jugeons ou nous sentons jugés par d’autres. Nos critères d’évaluation ont davantage à faire avec la loi, des exigences impossibles à atteindre, ou une fausse image que nous avons de Dieu, sévère et inspirant de la crainte. J’ai fréquemment rencontré une compréhension fausse du renoncement à soi pour suivre le Christ. Nous sommes alors devant ce dilemme absurde: comment m’engager si je ne peux pas être moi-même? La culpabilité peut nous conduire au repli sur soi, à l’inhibition de nos forces et capacités, à une forme d’emprisonnement et de passivité…

Une deuxième caractéristique importante est celle de la (fausse) humilité, qui tente de donner une valeur à la moindre valeur, une façon subtile de cacher une crainte ou de l’orgueil. Nous donnons de la valeur aux autres, c’est plus confortable que d’assumer la nôtre devant eux. D’ailleurs, est-on sûr d’être à la hauteur? Ou si j’ai une valeur, ne vais-je pas entrer en compétition avec les autres? Or, c’est certain, les évangéliques n’aiment pas les conflits! Beaucoup préfèrent la soumission ou les seconds rôles, dans une forme de codépendance, qui fait office de protection pour soi et pour les autres. Il y a un accord tacite: on est bien entre nous, et tout va bien. Les richesses de leur personnalité et de leur originalité sont ainsi mises à la cave.

D’autres veulent combattre leur sentiment d’infériorité et s’y emploient à fond… par le perfectionnisme. Dieu ne veut-il pas que nous menions une vie sainte, qui vise à nous rapprocher de la perfection, d’une vie sans péché? Que de propres efforts sont faits pour atteindre un but hypothétique! Cela nous conduit toujours plus loin, sans jamais arriver au terme. C’est frustrant: tous les détails comptent, et nous en sommes les comptables toujours insatisfaits. Nous en perdons de vue le sens et l’essentiel, ainsi que l’esprit de grâce. C’est fatiguant pour tout le monde. Pas de repos pour le guerrier!

A l’inverse de l’infériorité, on peut trouver la toute-puissance. Le monde est à nous, Satan est vaincu. Emparons-nous du monde, gagnons-le à la cause de Christ. C’est une question de foi et de prière. Nous sommes les plus forts. Attitude présomptueuse de ceux qui cherchent à établir le Royaume dans ce monde. La Croix aurait-elle été une erreur pour le Christ, acclamé pour régner? Ne pourrait-on pas éradiquer la souffrance et la maladie par la foi? Promesses trompeuses par lesquelles plusieurs ont été séduits et déçus, par manque de sagesse et de discernement. Eux aussi courent après des chimères…

Pour d’autres évangéliques, après avoir vécu dans des familles où la séparation hors du monde était la norme de fidélité à Dieu, ils ont versé dans l’adaptation au monde. Ayant souffert de l’isolement, ils ont cherché à être comme tout le monde. Ils ont perdu leur spécificité afin d’être acceptés ou reconnus. Mais le sel a perdu sa saveur… évangélique! Ils n’ont pas renié la foi, mais ce qui en fait sa force.

Dichotomie entre foi et vie pratique
Enfin, j’aimerais signaler ce qui me paraît le plus dramatique et qui représente un danger certain pour la transmission de la foi dans notre société occidentale, particulièrement chez les évangéliques. Je veux parler de la dichotomie entre la foi et la vie pratique, le spirituel étant vécu comme une réalité intérieure, déconnectée de la réalité émotionnelle, de l’intelligence, et du monde extérieur. Dramatique, ai-je dit. Je n’exagère pas! Beaucoup souffrent de cette schizophrénie spirituelle, ce qui les amènent à consulter. Ils cherchent une réconciliation en eux-mêmes, et ils ont bien raison. Car l’Evangile s’adresse à tout l’homme, il restaure son âme et son humanité. Il crée un homme nouveau, une identité nouvelle, une dynamique nouvelle. Dramatique encore, car ce qui était vécu au 20e siècle comme une séparation du monde, est vécu au 21e siècle comme une séparation intérieure, seule la réalité spirituelle étant considérée et valorisée. L’homme est alors coupé d’une partie de lui-même. Tout ce qui fait problème dans son âme, dans son corps, ne devrait pas faire problème, selon ces prophètes d’un autre monde. Il vit alors dans une sorte d’exil intérieur, de rejet douloureux. Au lieu de la joie, c’est la tristesse, ou la colère, qui domine. La foi s’éteint petit à petit…

Le légalisme rampant de nos églises appartient à ce courant. Si vous êtes fondés dans la Parole, soumis à la volonté de Dieu, si vous avez la foi et ne péchez pas, tout doit bien se passer. Si vous n’êtes pas bien dans votre peau, si vous avez des problèmes relationnels, alors vous avez un problème avec Dieu. Simplification réductrice et culpabilisante. Comment dès lors avoir une bonne image de soi? Comment se libérer d’un sentiment d’indignité et d’échec? Questions qui réclament des réponses de toute urgence si les évangéliques que nous sommes veulent retrouver leur crédibilité!

Le «déjà» du Royaume, tout en restant dans le monde du «pas encore»
J’aimerais rappeler que nous sommes en Christ dans le « déjà » du Royaume, tout en restant dans le monde du « pas encore ». Cela peut poser problème. Comment articuler les deux? Quelle place donner (ou ne pas donner) au « pas encore »? Certains ont choisi: ils ont définitivement quitté ce monde, ils se sentent étrangers et n’ont rien en commun avec lui. L’évangélisation consiste alors à convaincre les hommes de sortir de ce monde et de suivre le Christ. Ce n’est pas ce que Jésus a dit: « Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du Malin » (Jean 17.15).

Mais le fait d’être dans le monde nous expose à la tentation. Or nous savons que le Malin est un menteur et un manipulateur: il cherche à nous détourner de la grâce de Dieu et , lorsque nous l’avons reçue, à nous remettre sous la loi et la condamnation. C’est ainsi que l’Evangile se vide de sa substance et de sa puissance, par le moyen de la culpabilité (dans l’angoisse de l’être) ou des œuvres à accomplir (dans le stress du faire). Le Malin nous piège en nous faisant croire que nous ne sommes pas acceptables pour Dieu. Il a atteint son but en nous centrant sur nous-mêmes. Bien sûr que nous ne sommes pas parfaits, mais il en tire argument pour nous voler la grâce que Dieu nous a donnée, et nous empêcher d’être vraiment libres. Et si nous confessons être libres dans ces conditions, ce n’est que parole creuse et foi de façade! L’apôtre Paul a expérimenté ce dilemme avant nous: « Malheureux que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort? » C’est l’intelligence de la foi qui lui a fait dire: « Grâces soient rendues à Dieu par Jésus-Christ notre Seigneur! » (Rom. 7.24-26) Il a été délivré de lui-même! Sommes-nous délivrés de nous-mêmes? Sommes-nous vraiment libres? Notre vraie vie est-elle cachée en Dieu? C’est lui seul qui nous dit qui nous sommes, quelle est notre identité. Nous valons beaucoup plus que ce que nous croyons! Infiniment plus! C’est incroyable ce que Dieu peut être généreux à notre égard! Mais nous ne le savons pas, ou ne le pratiquons pas. Nous sommes singulièrement timorés dans notre foi, à l’image du fils aîné resté auprès de son père dans la parabole dite du fils prodigue. « Tout ce qui est dans ma maison est à toi, tout. De quoi te plains-tu? Tu pouvais te servir. Pourquoi ne l’as-tu pas fait? »

Le potentiel des évangéliques est tout entier dans la Parole du Dieu vrai qu’ils connaissent. Mais il faut en découvrir le sens vivant, libérateur et proche des hommes pour témoigner de la pertinence de l’Evangile dans ce monde! Pour moi, le potentiel de la foi se situe dans le paradoxe apparent décrit par l’apôtre Paul: « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Cor 12.10). C’est le mystère de l’Evangile, tel qu’il détrône la sagesse et la force des hommes. Il est en même temps folie et puissance régénératrice par l’Esprit (Rom. 1.16).

Bernard Bally, thérapeute
Directeur d’Horizon 9
Centre de thérapie chrétienne
Genève

 
 
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