"Penser" Dieu ou le vivre?
Quand le monde des images
prend le relais de l'imprimerie

par Henri Bacher


On ne se rend pas compte à quel point le développement de l'imprimerie a façonné, entre autre, notre foi protestante. Le monde des images de notre civilisation actuelle en fera tout autant.

Quelques phrases-clés

L'absence d'images dans la foi protestante est donc beaucoup plus le résultat d'une évolution culturelle que d'une volonté délibérée de la part des réformateurs, de faire table rase du passé.

A la fin du Moyen-Âge, l'image transite du domaine public monopolisé par l'Eglise catholique, dans le domaine privé. C'est à partir de la Renaissance que l’on commence à signer un tableau, par exemple.

D'où notre propension à vouloir toujours expliquer les processus de foi et à être très méfiants vis-à-vis d'approches impliquant nos sentiments et nos émotions.
 
 

Nous sommes tellement imprégnés, en tant que chrétien, par la notion d'écrit, d'imprimé et de lecture, qu'il ne nous viendrait pas à l'idée de penser que la foi ait pu se transmettre sans le secours d'un document écrit. Nous n'imaginons non plus à quel point l'invention de l'imprimerie a bouleversé la foi chrétienne. Et pas seulement la foi chrétienne, puisque le philosophe Pierre Lévy n'exclut pas que Descartes ou Leibnitz n'aurait jamais réussi à mettre au point leurs théories sans les changements opérés par l'intrusion de ce nouveau système de reproduction. Le manuscrit, copié à la main de générations en générations, mimait la communication orale. On travaillait sur la base de questions-réponses, de disputes pour ou contre. La civilisation de l'imprimé permet de spatialiser la matière à enseigner. On l'organise en tableau, en réseaux et on la traduit en arbre. On la découpe en parcelles, puis on la structure dans un plan d'ensemble. Toute cette évolution se fait parce que l'interface de la page imprimée force l'auteur ou l'écrivain à entrer dans un processus marqué par des titres, des têtes de chapitres apparents, des index, des tables de matières, des schémas et des diagrammes. Le savoir d'avant l'ère Gutenberg était surtout destiné à vivre, à se constituer comme être humain membre de sa communauté, après cette ère, le savoir devient surtout objet d'analyse et d'examen. Et fait très marquant, le destinataire du texte est une personne isolée, sortie de son contexte communautaire. Désormais, il lit et analyse en silence. Son culte personnel, par exemple, se calquera parfaitement sur cette façon de voir et d'apprendre.

Et les images dans ce nouveau contexte?

A la fin du Moyen-Âge, l'image transite du domaine public monopolisé par l'Eglise catholique, dans le domaine privé. C'est à partir de la Renaissance que l’on commence à signer un tableau, par exemple. L'image rejoint la galerie et devient un objet esthétique alors qu'auparavant c'était une image porte-bonheur. Dans une cathédrale, le vitrail n'était pas " objet à penser ", mais c'est plutôt une lumière qui se réfléchissait sur le croyant, même si la façade de verre était conçue comme un catéchisme visuel, dont le message avait un ordonnancement très logique. Cette migration de l'image était aussi un résultat de l'évolution due à l'imprimerie, décrite plus haut. Les savants, les intellectuels n'avaient plus fondamentalement besoin de l'image pour transmettre leur savoir, à part lorsqu'il s'agissait de reproductions très techniques se rapportant par exemple à la botanique, l'astronomie ou à la médecine. C'était probablement la première fois de l'histoire où la plus grande partie de la société pouvait se passer d'illustrations ou de visualisation pour progresser dans la maîtrise de l'espace géographique, socioculturel ou économique. Ça ne veut pas dire que les images avaient complètement disparu, simplement elles sont devenues marginales puisque le savoir prenait une tournure plus rationnelle et plus logique, épuré des nombreuses fioritures du monde des émotions et du sensible. Une cathédrale protestante reflète exactement cette tendance. Tout est agencé pour faciliter le discours et le rituel du culte est avant tout basé sur une succession de concepts, avec très peu de déplacements et très peu de recours à des gestes symboliques. On s'assoit sous les voûtes de la nef pour "penser " Dieu, avant de le vivre. D'où notre propension à vouloir toujours expliquer les processus de foi et à être très méfiants vis-à-vis d'approches impliquant nos sentiments et nos émotions. Nous avons horreur de ces styles de spiritualité qui font vibrer le corps, qui font rire, pleurer, tomber par terre, parce que nous n'avons d'explication logique pour comprendre le phénomène.

L'absence d'images dans la foi protestante est donc beaucoup plus le résultat d'une évolution culturelle que d'une volonté délibérée de la part des réformateurs, de faire table rase du passé. C'est une donne importante pour notre évolution actuelle. Le protestantisme à l'époque s'est adapté tout comme aujourd'hui il devra se couler dans la culture des mass médias pour survivre. Plus une communauté se tourne, dans son d'expression, vers le passé, plus elle s'appuie sur l'imprimerie pour transmettre son message plus elle perdra de son impact. Une église ne peut progresser que si elle est adaptée à son milieu culturel.

 
 
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